
Au départ, un geste d’écriture : la rédaction d’un texte intitulé Abécédaire en forme de mère, soit vingt-six chapitres
dont chacun des mots-titres correspond à la succession des lettres de l’alphabet (A = Amour ; B = Beauté, etc.).
Il y est question d’un fils écrivant sur sa mère (décédée), l’objectif étant de rendre héroïque ce « travail »
qui consiste à être une mère — lequel est souvent peu ou mal considéré dans notre société actuelle. Le texte
s’attarde donc sur « la vie et l’oeuvre » d’une femme, envisagées sous l’angle de son rôle de mère. Et ce, de la
même manière que l’on relate « la vie et l’oeuvre » d’une personnalité célèbre ayant marqué l’Histoire.
Puis, un geste de sculpture : la réalisation de vingt-six sculptures-installations, une pour chaque chapitre de
l’abécédaire. Elles sont élaborées à partir/autour de vingt-six tiroirs. Ces tiroirs sont tous des « objets trouvés ».
Tantôt, ils ont été rafraîchis ou carrément retravaillés, tantôt, laissés comme tels, avec l’intention de servir de « socles », de « présentoirs », de « supports » pour les oeuvres.
Ensuite, l’exposition à la Galerie Joyce Yahouda, sous le commissariat de Gilles Daigneault.
Finalement, ce livre dont le texte et toutes les oeuvres de Fisette ont été reproduites et dont Daigneault signe la
postface.
Abécédaire en forme de mère
Serge Fisette
2011, 132 pages, 20 X 20 cm
ISBN 978-2-922265-81-1
24,95$
*** Si vous avez apprécié
ce livre, vous aimerez sûrement Un été par la suite de Serge Fisette***
AMOUR
Comment commencer autrement? Avec quel mot choisi entre tous: Amour? Un
mot-piège assurément tant sont démesurées son ampleur, sa résonance. Tant il a été… galvaudé. Jusqu’à la dilution. Un mot fragile aussi. Le plus fragile de tous
peut-être ? Incontournable ici. Dans la circonstance d’un fils écrivant sur sa mère.
Défunte.
L’amour maternel ! L’expression est convenue, presque un lieu commun. Le seul
amour qui soit véritable, dit-on, le plus fort. L’amour extrême. Qui dure toute la
vie, ne se dément pas. Au contraire des autres, on le sait bien, qui s’épuisent et
s’en vont. Mais celui-ci est terrible également. Peut vous broyer, vous anéantir.
Il a la puissance gigantesque de cela : broyer, anéantir. Plus loin, il faudra y
revenir…
Un extrait:
Pour l’heure, je veux dire ma mère : sa vie, son oeuvre. En faire un chant s’élevant,
un cantique. Parce que l’existence et le travail maternels, toujours sont dans
l’abnégation, l’anonymat. Et le dévouement forcément. Les petits riens, chaque
jour, pendant toute la vie. Sans omission, sans faillir. Épouvantable ! Ahurissant !
D’abord donner la vie. Ensuite donner la sienne. Totalement. Comme je dois le
faire, ici, avec les mots. Suivre cet exemple de renoncement, d’effacement. Et que
s’élève un chant. Malgré les galvaudages présumés, les dilutions. Être absent de
la vie vécue, disait Marguerite Duras, afin de conférer vie au texte. Seul en ce
labeur. Devenir comme la mère : dans l’accouchement, l’écartèlement. Connaître
cela qu’on nomme les… joies et douleurs de l’enfantement. Le texte, ensuite, en
avoir la responsabilité, le faire grandir, le fortifier. Lui prodiguer des soins lorsqu’il
sera souffrant, le consoler quand il aura mal. À la fin, le laisser voler de ses propres
ailes. Hors de soi. Extirpé des entrailles.
